ou le ciné m'a tuer

La bataille avait été rude et il fallait déjà repartir. Merrill inspectait ses maraudeurs. On était chez Fuller, avec ses Merrill's Marauders. Le général Merrill mâchouillait sa pipe mal embouchée, toujours à la recherche du prochain pas. Il passait en revue ses hommes épuisés. L'un agonisait, délirait. "Est-ce que Lemtchek s'en est tiré ? Je l'ai vu tomber. Est-ce que Lemtchek s'en est tiré ?", expirait-il en agrippant le bras du général, les yeux fous. Et il est mort. "Est-ce que Lemtchek s'en est tiré ?" demanda le général. "C'était lui Lemtchek", lui répondit un de ses camarades.
Remplacer Lemtchek par cinéma.



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12 novembre 2012

Dupieux : une écharde dans le cinéma

On avait laissé Quentin Dupieux sur son tricycle face aux lettres géantes d'Hollywood (Rubber), en se demandant s'il filmerait à hauteur d'homme son prochain film. S'il passerait du mode pamphlet anti hollywoodien à un mode cinéma véritablement « autre », ou simplement à un autre mode, véritablement cinéma.
Avec Wrong, il filme l'homme. Même si l'action repose sur la disparition d'un chien... Parce que l'animal a disparu, il peut filmer l'homme. Il filme réellement des acteurs et il y prend visiblement du plaisir. Dupieux est (re)venu à un cinéma presque normal, plutôt classique dans sa construction.
On pourra trouver loufoque l'histoire d'un homme à la recherche de son cher chien disparu, kidnappé. On pourra trouver décalés ses personnages. On pourra convoquer le surréalisme pour dire qu'il s'y passe des choses absurdes. Elles ne sont pas plus absurdes que le réel. Pas de surréalisme, disait Carmelo Bene, du mauvais réalisme. Et Wrong est bien plus réaliste qu'il n'y paraît, carrément néoréaliste comparé à L'Âge d'or et au Chien andalou. Le réalisme de Dupieux est dans son humour, cet humour sardonique qui vient constamment désamorcer l'étrange. Il est dans le recul que montre le cinéaste à mettre en scène ce qu'il filme. Tout cela n'est pas sérieux, ce n'est que du cinéma.
Qu'il pleuve dans le bureau serait une coquetterie. Un pare-feu pour les spectateurs. C'est un fait normal pour les personnages, une réalité dans leur monde fictif qu'ils ne remettent pas en cause. Et c'est ce qui se passe derrière ce rideau de pluie/fumée qui importe. Un type licencié qui continue à venir travailler ; un type qui fait semblant de travailler. Un autre qui ne travaille plus parce qu'il surveille celui qui fait semblant de travailler. La patronne qui ne peut accepter que Dolph vienne faire semblant de travailler alors qu'elle faisait elle-même semblant de travailler sur son ordinateur au moment de le recevoir (elle faisait une réussite)... L'illusion. L'illusion dans le réel. Et l'illusion du cinéma : une réalité (re)construite selon des codes.
L'absurde chez Dupieux n'est qu'un écran de fumée, et à la fois un révélateur. On aurait tendance à s'arrêter à la surface de son nouveau film, alors qu'il est (littéralement) bien plus profond que cela. Qu'est-ce qui est absurde ? Qu'un homme s'interroge sur le sens du logo d'une pizzeria ou que le logo de cette pizzeria soit un contre sens ? Un lièvre sur une moto, ça dit bien ce que ça veut dire. La vitesse. Cela dit bien aussi ce que ça ne veut pas dire. Le manque de confiance dans les signes ; quand le lièvre ou la moto suffirait à suggérer la vitesse, pourquoi les associer ? C'est l'histoire du type qui porte une ceinture et des bretelles dans Il était une fois dans l'Ouest. On ne peut faire confiance à un type qui doute de son pantalon. On ne peut pas faire confiance à un art qui doute de ses signes. On ne peut pas faire confiance à un spectateur qui ne sait plus regarder les signes.

Wrong est justement un film de signes. Un film parsemé de signes du cinéma. Un acteur qui ressemble à Sean Penn. Un flic balèze qui s'appelle Duke, le surnom de John Wayne. Un détective privé habillé comme Indiana Jones. Une voiture jaune comme le t-shirt du blondinet d'Elephant qui roule dans le désert de Gerry. Deux personnages que l'on prend l'un pour l'autre en même temps que leur véhicule change de couleur, comme dans un film de Lynch. Des dialogues à la Tarantino. Le plan d'Eric Judor dans le cercueil cadré comme dans le Vampyr de Dreyer. Le happy end classique d'une comédie sentimentale hollywoodienne...
Sauf que ces signes, qui par ailleurs renvoient quasiment tous au cinéma américain, ne sont jamais tout à fait justes. Faux air de Sean Penn, faux Indy adipeux, voitures lynchéennes qu'à moitié repeintes, baiser final entre un homme et un chien...
Les signes sont décalés. Décadrés. Ou plutôt, recadrés, à l'image de la scène au début du film entre Dolph et son voisin, au départ filmée comme un duel de western, pour finir sous l'insistance du voisin à se rapprocher, comme une simple scène de dialogue. Du face à face au tête à tête. Distance et distanciation. Ce qui est wrong, ce sont les images. C'est ce que l'on voit. Se méfier des apparences. Se méfier du cinéma. Se méfier de ce que l'on veut nous laisser voir au cinéma.
Ce qui est wrong, c'est le film tout entier. Dès le départ. Dès le générique, nous montrant un pompier déféquer sur la route sous les yeux de ses collègues. Un générique ésotérique qui prendra tout son sens dans le dernier tiers du film quand le détective privé tirera des images vidéo de la merde de chien récupérée sur la pelouse de Dolph. S'il peut lire sur un moniteur vidéo les images captées par une merde de chien, alors tout ce que nous voyons projeté sur l'écran est la vision d'un étron. Le film d'une merde de pompier. Littéralement un film de merde. Et nous autres spectateurs, nous sommes les autres pompiers de ce générique qui regardent leur collègue leur chier sous le nez.
Dupieux invente le film en merdorama, à travers lequel il a littéralement digéré le cinéma. Son cinéma. Ses goûts en cinéma. Pour nous dire finalement qu'un film est une merde. Dupieux a un problème avec le cinéma. Ça le fait chier, ça l'emmerde. Mais il ne peut s'empêcher de revenir tourner autour du pot. Le cinéma est faux. Le cinéma est wrong. Mais ça le prend aux tripes. Il en a déféqué un film. Un film fait avec ses tripes. Une merde, quoi. Que ce serait-il passé s'il avait marché dedans ? C'est peut-être ce que nous dira, ou pas, son prochain film annoncé sous le titre « Réalité ». Parce que la réalité semble bien être l'obsession majeure de Quentin Dupieux (même la boîte de prod. qui le produit depuis Rubber s'appelle Realitism Films, un signe). Pas le réalisme. Mais la réalité au cinéma, voire plutôt la réalité du cinéma. Une obsession débutée avec un film intitulé Nonfilm, un film sur un film en train de ne pas se faire et jamais sorti en salle. Un signe ?... Du non-film au non-cinéma. À moins que ce ne soit du non-film au cinéma qui dit non. À suivre.

 

5 janvier 2011

Au Dupieux les p'tits vieux

Déjanté, gonflé, à plat... les clins d'œil et appels du pied à l'imagerie du pneu ne manquent pas quand on parle du dernier film de Quentin Dupieux. À croire que l'argument se suffit à lui-même. Une histoire de pneu assassin. Mais on aurait tort d'aller trop vite et de résumer le dit Rubber à l'histoire d'un pneu tueur filmée avec un appareil photo par un drôle de zozio qui a fait un carton dans les années 90 avec un morceau d'électro minimaliste repris pour une pub de Levis. Approche dossier de presse. Merci.
L'intérêt du film en réalité est moins dans le pneu que dans le tricycle ; dans ce plan final, après que le pneu a été tué, où le tricycle (ou cycle de trois comme le nombre de films réalisés par Dupieux), entraînant derrière lui une armée de pneus, s'arrête au milieu d'un virage et lance un regard de défi aux grandes lettres blanches HOLLYWOOD qui surplombent la vallée du cinéma. Genre c'est vous les prochaines victimes. Alors Rubber revêt la forme pamphlétaire qu'il a esquivée jusque là. Alors, il donne du sens à une entreprise qui jusque là réfutait toute raison. Parce que le « no reason » du prologue est bien gentil, il est bien fun, cool Raoul, il ne va pas très loin et rime plutôt avec « à quoi bon ». À quoi bon faire un film s'il n'y a pas de raison à cela ? Il n'y en a peut-être pas pour le spectateur qui (doit) accepte(r) que le personnage principal soit un pneu, finalement comme il accepte que Schwarzy soit un terminator ou Orson Welles un magnat de la presse. Il y en a une en revanche pour Dupieux qui doit animer (donner une âme à) un objet inanimé. Le « No Reason », c'est encore une raison. Et la raison ici, c'est celle du cinéma. Celle d'un cinéma qui refuserait d'empoisonner ses spectateurs. Un antidote au cinéma hollywoodien, le retour d'une idée de cinéma véritablement indé, voire, étant donné la nationalité du film, une volonté d'alternative, enfin, à ce cinéma français dit d'auteur et qui nous emmerde avec ses honorés et autres Christophe. Rubber marque cette volonté, ce désir, mais il n'est pas encore cette alternative. Il en est la formulation qui fait espérer le prochain film de Dupieux. En attendant, il nous rappelle le célèbre adage de Lubitsch : filmer des montagnes, quand vous aurez appris à filmer la nature, vous saurez filmer les hommes. Le Nonfilm était, disons, un film qui n'existe pas. Steak était un film où les personnages passent la moitié du temps le visage bandé. Ici, Dupieux a fini de se faire les dents sur un pneu, passant du documentaire animalier (toutes les premières images du pneu filmé comme un faon à la naissance) au road movie existentialiste quand Robert, c'est le nom du pneu, assis dans le fauteuil d'une chambre de motel, regarde à la télévision une course d'Indy car. Prochaine étape : filmer les hommes. Alors, vivement le prochain Dupieux. Du neuf, bordel. Du nouveau.
Du Dupieux.