Non Lemtchek n'a pas déserté le cimetière. Il était sur d'autres fronts et revient par Le Pont de la rivière Kwai, film fleuve de David Lean sorti en 1957. Le cinéma du dimanche soir de TF1 pour toute une génération. Un film qui s'ouvre sur un cimetière. Gros budget, énorme succès, le genre de film qui a les défauts de ses qualités : une grosse machinerie bien huilée, une bête à remporter les Oscars. Académique. Mais un film qui s'ouvre sur un cimetière ne peut pas être foncièrement mauvais. C'est d'abord un film indépendant, produit hors des studios hollywoodiens par le roublard Sam Spiegel. Une superproduction indépendante. C'est aussi, derrière l'armement conventionnel de la superproduction, un film intimiste.
On a souvent reproché à David Lean d'être passé d'un cinéma intimiste à un cinéma grand-spectacle. N'a-t-il pas plutôt fait du cinéma intimiste avec les codes du cinéma à grand-spectacle ? Ici, c'est une passe de judo entre les colonels Saïto et Nicholson qu'il met en scène. Presque une histoire de vieux couple. Lequel aura le dessus sur l'autre ? Le tortionnaire ou le captif ? Lean joue avec la dialectique stoïcienne du maître et de l'esclave et le résultat est bien plus retors que les commentaires courants ne le laissent entendre. Celui qui domine n'a pas le pouvoir, ou le pouvoir véritable n'est pas de dominer les hommes mais les situations. En s'opposant et en résistant aux méthodes de Saïto, Nicholson finit par prendre le dessus sur le colonel japonais, jusqu'à l'humilier. Mais en collaborant pleinement avec l'ennemi, emporté par son désir délirant de lui démontrer la suprématie britannique dans la construction, il finit par faire son jeu : la construction du pont dans les délais, un objectif militaire de première importance. Saïto en est le premier surpris, qui lui laisse quasiment le commandement du camp, moins amusé qu'interloqué ; ce qui lui donne un air presque comique alors que les soldats anglais, interdits de sabotage par leur officier, se répètent que ce dernier sait ce qu'il fait – sa toute dernière réplique sera d'ailleurs « - mais qu'ai-je fait ? ». Nicholson a pris le pouvoir, mais c'est pour prendre les décisions auxquelles il s'opposait jusque-là : faire travailler tous ses hommes, les officiers, jusqu'aux blessés et malades. Et construire le pont. Non seulement le construire, mais en faire le plus beau jamais construit par des prisonniers de guerre. On pourrait croire alors Saïto plus rusé, qui joue à qui perd gagne pour obtenir finalement ce qu'il désirait. Il semble pourtant traverser toute la fin du film le Seppuku au creux du ventre, comme abattu par le succès de son semblable et rival, vassal et supérieur. Et l'amourette qui avait débuté avec la violence du Chat de Granier-Deferre se poursuit avec l'amertume de l'incompréhension, presque la fumeuse incommunicabilité antonionienne.
Nicholson est accoudé au pont enfin bâti la main dans la main, le regard vers le lointain, peut-être perdu dans une ancienne histoire de Kipling. Saïto arrive à son tour, marchant, s'arrêtant à niveau mais n'osant s'accouder lui aussi. « C'est beau », dit-il. « Il est magnifique », lui répond Nicholson en caressant le pont. Saïto parlait du coucher de soleil.
21 septembre 2011
Hello, le soleil brille brille brille
à
08:28
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Le Pont de la rivière Kwai
10 juin 2011
Trois nouvelles en trois lignes
Un homme d'une trentaine d'années s'est suicidé dans un hôtel de Mâcon. « Ne cherchez pas mon nom », a-t-il écrit.
Force horions se sont échangés, à Hennebout, entre rouges et jaunes, entre partisans de la grève et ouvriers plus dociles.
Eug. Périchot, de Pailles, près Saint-Maixent, avait chez lui Mme Lemartrier. Eug. Dupuis vint l'y chercher. Eux le tuèrent. L'amour.
par Félix Fénéon
8 juin 2011
5 mai 2011
Fontaine, je ne boirai pas de ta jouvence
Je lis des scénarios de jeunes gens. 15-18, 20-25 ans. Des fautes, des tournures maladroites, Greengrass et Jeunet comme références, rien que de très normal. Ce qui m'étonne, ce sont les sujets et la manière de les aborder. Reviennent souvent le deuil, la révolte égocentrée contre l'injustice, l'enfermement, une forme d'autisme. Adolescence te revoilà. Et le sérieux, que de sérieux. Pas le sérieux appliqué du bon élève, le sérieux de celui qui réfléchit sérieusement au monde et sans le savoir, miroir mon beau miroir, le réfléchit aussi. Je ne me moque pas. Moi, c'est le temps, que me renvoie cette lecture. Une boucle temporelle, le bégaiement générationnel. Un bégaiement plus qu'un conflit. Des redites, des sautes, comme saute sur un vinyle rayé le diamant d'un tourne-disque ; un phonographe, disait-on dans le temps. Un chronophone. Ce scénario qui veut dénoncer les médias et le rôle des informations télévisées. Celui-ci sur cet homme qui ne sait pas qu'il est mort. Celui-ci encore qui joue la carte d'un réel décalé pour assurer son retournement de situation, surprise prévisible dès la deuxième séquence. Cet autre, justement, qui joue la boucle d'une histoire sans fin, où la fin revient au début, où la fin est le début... J'ai l'impression de me lire au même âge. Je me revois chez mon père, sur les rochers au bord de la rivière, écrivant du mauvais Baudelaire, Rimbaud, ou Apollinaire. Cela me fait peur. Les mêmes préoccupations qu'il y a vingt ans, les mêmes manières de penser les mettre en formes. Seules les références changent ; affaire de modes. Alors il n'est pas tant question de générations que de cycles. Alors, que de sérieux, me dirais-je si je devais relire ces billets dans vingt ans.
à
08:19
20 avril 2011
15 avril 2011
Docteur Ossang
Vu hier soir à la Cinémathèque, le Dharma Guns de F.J. Ossang. OSSang. osSANG. On l'attendait. Lionel Tua, à un moment, dit : le temps se vide. J'ai pensé à Noé, à son Irréversible le temps détruit tout, en carton façon stroboscopique. "Le temps détruit tout", c'est con. "Le temps se vide", c'est beau. Voilà pourquoi je préférerai toujours un Ossang à un Noé, me suis-je dis...
à
08:19
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Gaspard Noé,
Irréversible
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