ou le ciné m'a tuer

La bataille avait été rude et il fallait déjà repartir. Merrill inspectait ses maraudeurs. On était chez Fuller, avec ses Merrill's Marauders. Le général Merrill mâchouillait sa pipe mal embouchée, toujours à la recherche du prochain pas. Il passait en revue ses hommes épuisés. L'un agonisait, délirait. "Est-ce que Lemtchek s'en est tiré ? Je l'ai vu tomber. Est-ce que Lemtchek s'en est tiré ?", expirait-il en agrippant le bras du général, les yeux fous. Et il est mort. "Est-ce que Lemtchek s'en est tiré ?" demanda le général. "C'était lui Lemtchek", lui répondit un de ses camarades.
Remplacer Lemtchek par cinéma.


3 novembre 2011

Hello, le soleil brille encore

Le pont ne devait pas sauté. Et on allait laisser les colonels à leur lune de miel. Une histoire de couple forcé. Un mariage arrangé, peut-être de raison. Opposés, différents, mais faits pour s'entendre comme dans une comédie hawksienne, faits du même bois surtout : celui du commandement et de la rigidité militaire, l'un commandant par la force, l'autre par le dialogue. Deux méthodes différentes mais un même objectif : commander. C'était sans compter avec le commandant, justement, le commandant Shears de l'US Navy, car dans une histoire de couple il y a toujours un tiers. C'est lui qui les réunit, les révèle, et fera sauter le pont. Parce que le pont devait sauter. S'il n'avait pas sauté dans l'histoire, s'il ne sautait pas dans le roman, il se devait de sauter à l'écran. Pour le spectacle. Pour la superproduction. Et pour l'indépendance. Pas celle de la production qui, si elle est indépendante, par rapport aux Majors, répond esthétiquement aux canons hollywoodiens. Non, l'indépendance des colonies. Le Pont de la rivière Kwai est un film sur les nationalismes et la décolonisation. Un film qui met aux prises deux formes archaïques de pouvoir et de domination, reprises par un nouvel impérialisme. Le nationalisme du japonais n'est plus à dire. Brutal, orgueilleux, forcé. Mais il apparaît pour ce qu'il est. Celui du britannique est bien pire. C'est celui qui est du bon côté, celui de la résistance. Celui de la suffisance. Vous lisez l'anglais, demande, étonné, Nicholson à Saïto en lui présentant la convention de Genève. Mais c'est surtout dans son délire de construire le pont que se traduit le nationalisme du britannique, subordonné à cette idée que le colonialisme, c'est apporter la civilisation à des peuples primitifs. Quand Nicholson s'enorgueillit « de montrer à ses barbares ce que peuvent réaliser la discipline et le génie britanniques », il ne parle pas des barbares de Nankin, il ne parle pas des militaires assassins, il parle des Japonais et de leur culture. Il y a bien quelque chose de puant dans ce personnage. Davantage, finalement, que dans le japonais, forcé par un régime autoritaire, engrenage d'un système à rouages. Si le pont n'est pas bâti dans les délai : harakiri. Alors je vous force. Alors, j'utilise la force. Question de survie. Mais au final, l'un et l'autre se valent. C'est que le temps des colonies est passé. L'une est morte, l'autre se meurt en appuyant sur le détonateur. Au moment où le film est tourné, dans les années 50, on est en pleine décolonisation. Le Japon a été défait et ce Nicholson qui s'effondre sur le détonateur qui va envoyer en fumée son ouvrage, c'est l'empire britannique qui se refuse et, à la fois, est bien obligé de démanteler ses colonies. Sinon de son gré, poussé par les États-Unis. Le temps des empires est terminé. Voici venu celui de l'impérialisme américain.